De la dépendance

Anne Dufourmantelle, auteure de « Eloge du risque »*, s’est noyée l’été dernier en tentant de sauver un enfant de la noyade. Toute sa vie aura été du côté du désir, du courage, de la prise de risque qui pour elle, était la condition de la liberté. En allant au bout de ses convictions, elle a donné à ses mots une force inédite. Sa pensée complexe et lumineuse m’a beaucoup apporté. J’en livre ici un petit extrait. Puisse t’il vous donner l’envie de découvrir son oeuvre.

Tiré de « Eloge du risque »   ed. Rivages poche

« Nous avons commencé là, dans la dépendance la plus nue. Violente. Et nos angoisses, notre peur nous font parfois retrouver ce corps de nouveau-né à la merci de la faim, de la soif, du froid, de l’attente, de la douleur et de l’inconnu. Les sensations éprouvées pendant nos premières semaines de vie, sont là, intactes, et il suffit d’un vague à l’âme plus fort qu’un autre pour qu’il revienne nous hanter, et relier vers lui notre corps d’adulte. Le nouveau-né est livré à l’autre, pas seulement au bon vouloir de ses caresses, du soin prodigué avec plus ou moins d’attention mais aussi aux états d’âme de ses parents, de sa fratrie éventuelle, de ses nourrices, tout autant qu’à ce qui le traverse, lui, intérieurement, puisqu’en ce temps d’après la naissance, il est probable qu’émotionnellement et spirituellement, il ne soit pas encore aussi détaché de la mère et du monde utérin que ne l’est son corps. Et quand il nous regarde de ce regard dont on dit qu’il ne nous « voit » pas encore, que perçoit il vraiment ?

Quand un adulte malmené par sa vie affective se laisse dériver jusqu’à être un déchet, c’est ce corps-là, du très petit enfant, qui parle en lui et réclame une attention qu’aucun adulte ne peut, n’a pu lui prodiguer.

Cet état de dépendance première nous le cherchons et le fuyons avec la même et constante énergie. On joue à cache-cache comme des grands, ayant oublié notre enfance quelque part dans l’herbe, les batailles d’oreillers, les secrets, les échappées belles, on ne sait trop ce que l’on cherche d’ailleurs, là, entre les visages et la nudité des corps dans l’entrelacement des paysages, à claire-voie.

Prendre le risque de la dépendance, c’est faire un signe d’amitié à ce corps d’après la naissance mais pas seulement. C’est penser aussi qu’à l’image du vaccin qui inocule un peu du virus pour en aguerrir le corps, qui déclare et construit alors ses propres protections, il faut mieux laisser croître nos dépendances, comme on le ferait d’un jardin à l’anglaise en gardant des herbes folles mélangées aux dahlias et même s’y plaire. Ne pas les fuir mais les appréhender, y prêter notre intelligence. L’amour, ici, j’ose risquer le mot, avec appréhension certes, est un art de la dépendance. Il suppose donc que l’on s’y risque. Admettre sa défaite, son attente insensée, son désespoir devant le brusque refus de l’autre, se laisser dévaster par une douleur qui nous semble-t-il alors ne prendra jamais fin. Cet acquiescement à la dépendance n’est pas une résignation, sinon s’installe dans l’âme un venin fatal qui fait le lit de toute dépression à venir, comme une rivière trop longtemps retenue se perd en marécage.

L’amour est cet événement qui nous rend capable de nous transporter dans l’autre, de nous déserter pour choisir l’adversaire contre soi. On ignore ce qui chimériquement s’imprime en nous dès les premières heures de la vie et qui resurgira dans tel ou tel attachement à une certaine couleur de peau, une certaine odeur, à ce geste-là, cette désinvolture, cet accent, ce mouvement de hanche, cet espacement entre les mots… »

 

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