Eloge de la vulnérabilité

L’année en cours s’achève demain.

Peut-être trouverons nous, avant de nous embrasser sous le gui,  un moment pour rassembler nos souvenirs de 2018.

Qu’avons-nous appris ? Comment nous sommes nous transformé(e)s ? Quels ont été nos joies et nos chagrins ?

Je clos ces 365 jours en acceptant qu’ils appartiennent déjà au passé et que je ne peux rien changer à ce qui m’a déplu, contrarié, blessé.

Je me prépare à accueillir la nouveauté.

La nouveauté est d’abord une qualité d’attention à ce qui m’entoure, une curiosité, une capacité d’émerveillement jamais entamée.

La nouveauté, c’est peut-être faire un pas de côté, décider que ce que je vis comme une insuffisance, une fragilité coupable, peut devenir ma force.

Mon projet pour 2019 : faire de ma vulnérabilité un atout.

L’idée de cet article m’est venue après la lecture d’un texte rédigé par mon ami Pierre-André Beley (Psychosociologue et Gestalt-thérapeute à Strasbourg). Je le remercie ici de m’avoir autorisée à me nourrir de sa réflexion.

Ce texte interroge – à un moment où « les valeurs des sociétés occidentales post-modernes viennent flatter et jouer avec notre narcissisme en proposant des modèles de réussite, de force et de jeunesse dans lesquels vulnérabilité et fragilité sont exclues »- la singularité de la Gestalt-thérapie.

Depuis une vingtaine d’années, de nouvelles thérapies brèves, thérapies d’obédience cognitivo/comportementalistes, visent à combler les déficits, à stimuler l’apathie, à réguler les impulsions avec l’idée qu’on pourrait atteindre un état complet de bien-être.

Au lieu de la finitude et du destin auquel il faut s’adapter, l’idée que tout est possible,

Au lieu de la lutte pour exister en son nom (« tuer le père »/Oedipe),

la peur de ne pas être à la hauteur, le vide qui engendre les maladies de l’insuffisance (Narcisse).

La Gestalt-thérapie au contraire, postule que l’incomplétude est élément intrinsèque de la condition humaine, que les conflits sont nécessaires et salvateurs, que l’angoisse est inhérente à la liberté de l’individu.

Ecoutons ce que nous en dit Pierre-André:

Contrairement à la promesse d’autres courants, angoisse et souffrance ne sont pas nécessairement un déficit ou une maladie, mais partie intégrante et heureusement partielle de l’expérience humaine.

Pour pratiquer la GT, le praticien doit donc accepter sa part de vulnérabilité, accepter l’angoisse inhérente à toute rencontre humaine .

Pour le(a) gestalt-thérapeute,  l’idéal de l’individu sain n’est pas un individu fort et isolé mais un individu capable d’articuler ses besoins, son désir avec celui de l’Autre, et cela avec le plus de fluidité, le moins de souffrance de part et d’autre.

« Le gestaltiste n’est pas un expert en surplomb, désengagé : c’est une personne qui cherche activement et crée avec une autre. Son expertise concerne la « complexité situationnelle » : de quoi est faite la situation que partagent patient et thérapeute le temps d’une séance.

Quoi de moi ? Quoi de l’autre ? Quoi de l’environnement, de l’entre-deux ?

Nous sommes au croisement de l’éthique (qui se nourrit aussi de nos anthropologies personnelles) et de la pratique : se rendre vulnérable dans la rencontre, c’est laisser la possibilité à l’inédit d’émerger pour les deux protagonistes, patient et thérapeute.

« A la différence d’autres courants, nous ne recherchons pas l’objectivité par la science comme les TCC ou la neutralité bienveillante psychanalytique, nous assumons, revendiquons la subjectivité, la singularité et l’engagement dans la situation thérapeutique.

Et cela non seulement pour des raisons d’ordre philosophique ou éthique mais aussi et peut-être surtout parce qu’objectivité ou neutralité nous semblent illusoires dans les sciences humaines.

Le fait de prendre le risque de la nouveauté ensemble patient-thérapeute, n’est pas une posture idéologique de façade ou un « truc » méthodologique, comme on parlerait de truc de prestidigitateur.

C’est en fond porter des valeurs de solidarité, d’humilité, d’une humanité qui peut se dire, se vivre dans toute sa complexité.

Les séances ne se déroulent pas uniquement sur un mode doux (ou artificiellement douceâtre ou doucereux). Ce peut être aussi râpeux, conflictuel, tragique ou triste quand survient le désagréable sentiment existentiel de notre irréductible solitude face à cet Autre qui m’échappe toujours, face à cet Autre qui m’est paradoxalement tout à la fois si semblable et radicalement différent.

Et pourtant, de temps en temps, nous nous rencontrons, nous nous comprenons d’humain à humain, nous nous reconnaissons en tant que tels, malgré la dissymétrie de la relation thérapeutique.

La vulnérabilité, la fragilité, l’imperfection du psychothérapeute jouent un rôle crucial dans le processus de changement, à plus forte raison avec les patients à problématique narcissique qui s’évertuent tant à essayer d’être parfaits ou qui y ont renoncé, non pas parce qu’ils auraient compris que c’est impossible mais parce qu’ils s’imaginent incapables et s’en trouvent remplis de honte.

Faire vivre en séance notre incomplétude, la reconnaître, l’accepter avec tranquillité, tristesse ou agacement le cas échéant, crée généralement pour ces patients du soulagement et de la nouveauté.

Si l’alliance thérapeutique est bien engagée et donc le thérapeute investi, probablement (au moins un peu) idéalisé, le patient peut faire l’expérience qu’il est possible que le lien tienne malgré les manques, les erreurs.

Il peut voir qu’un flottement provisoire, un faux pas n’entraînent pas nécessairement de conséquences désastreuses, que l’on survit à une situation de honte ou imaginée comme telle.

Il y a fort à parier que cela facilitera sa capacité à prendre des risques, à expérimenter, à oser.􏰀

Ces moments où le praticien fait défaut constituent des situations qui peuvent permettre de développer une agressivité saine à l’encontre du thérapeute. »

(Pierre-André Beley)


A tous ceux qui auront reconnu dans ces lignes, quelque chose de ce que nous vivons ensemble en séance, je veux redire le bonheur que j’ai à exercer ce métier.

Voilà, à l’heure des bilans et avant d’accueillir les promesses d’une nouvelle année, je voulais partager avec vous un peu de ce qui m’a fait choisir la Gestalt-thérapie.

Ce texte est aussi une invitation à oser davantage ce qui constitue, pour chacun de nous, l’Être unique que nous sommes.

Je vous souhaite une très belle année 2019.

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